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LE GENERALIFE

Vers 800 après Jésus Christ, la cavalerie des Olmeyades conquit l’Espagne. Partis du Maroc, elle progressa à toute vitesse vers le Nord jusqu’à ce que Charles Martel et le duc d’Eudes les arrêtent à Poitiers.

Ils développèrent un royaume époustouflant en Andalousie. Leur cour accueillit la fine fleur des sciences et des arts de l’époque, sans distinction de race ni de religion. En 1238, la dynastie régnante du moment, les Nasrides, entreprit de construire le plus beau palais de l’Europe Médiévale : l’Alhambra de Grenade. En face de ce joyau de l’architecture médiévale arabe, sur une colline donnant au Sud, ils avaient planté des vergers. Le Nord et l’Est de ce monticule donnaient sur un précipice de 120 m de haut au dessus d’une rivière : le Dario.

En 1319, les températures du monde plongeaient vers le Petit Âge Glaciaire. À 1000 m d’altitude, à proximité immédiate des neiges éternelles de la Sierra Nevada, il ne s’agissait plus de gérer uniquement les canicules d’été : il fallait trouver un système de chauffage. Les sultans ne se contentaient plus des braseros éparpillés dans leur palais. Le roi donna carte blanche à ses architectes pour remodeler leur lieu de villégiature, au haut de la colline, en face de l’Alhambra. Cet endroit avait été aménagé en jardins qui représentaient le paradis d’Allah. On l’appelait Yanat al Arif, ce qui, en arabe, signifie «le jardin de l’architecte».

Les architectes du sultan privilégièrent le point haut où un système de norias amenait l’eau en abondance. C’est là que se trouvait le pavillon où aimait aller le sultan, celui qui était devenu trop frais en hiver. À l’Est du bâtiment se trouvait un long mur qui isolait un grand jardin réservé aux femmes du harem. L’endroit était à peu près plat.

L’endroit était protégé au Nord et à l’Est par la falaise sur la gorge du Dario, et à l’Ouest par la forteresse de l’Alhambra.

Les fleurs embaumaient ses jardins, les arbres fruitiers avaient plus de 60 ans, les oiseaux volaient de partout enchantant les lieux. Le sultan aimait à s’y promener pour ses longues méditations, les femmes du harem aussi.

Yanat al Arif,  en arabe, signifie « le jardin de l’architecte ».  Les espagnols avaient transformé phonétiquement cette appellation en un nom propre : El Generalife

Isabel la Catholique aima tellement ces lieux qu’elle demanda à être enterrée à l’Alhambra.

 

État des lieux

Les architectes du sultan commencèrent par établir un état des lieux.

Topographie :

  • Au Nord : falaise de 120 m, vue imprenable sur les champs en espalier de l’autre côté de la gorge (courant de l’Ouest vers l’Est). Au loin, barrant l’horizon : les neiges éternelles de la Sierra Nevada (3 842 m d’altitude). Un vent gélif mais faible arrivait sur la maison chaque hiver.
  • À l’Est : falaise de 120 m, puis pente escarpée, y compris un chemin muletier.
  • Au Sud : terrasses de vergers et de jardins. Les estanques mesuraient jusqu’à 5 mètres de hauteur. Vue sur la chaîne de l’Alpujarra.
  • À l’Ouest : au-delà de vergers, vue sur les murailles et le palais de l’Alhambra. Accès par un chemin carrossable. Accès du sultan et des femmes du harem.
  • L’architecture du pavillon avait était conçue pour abriter des chaleurs de l’été. Elle n’envisageait pas la possibilité de températures négatives.

 

Climat :

Printemps et automne étaient très brefs. L’été, long, arborait des températures moyennes de 25°C, ce qui supposait une douzaine de pics diurnes supérieurs à 40°C (à l’ombre). La température moyenne des hivers approchait (en 1319) les 5°C. Il gelait plusieurs nuits par an. Il pleuvait 474 litres d’eau par m² par an, par épisodes longs et copieux concentrés entre octobre et mai. Il y avait au moins 300 jours de cieux clairs par an. Le vent dominant provenait du Nord-Ouest, il soufflait à moins de 5 nœuds mais accélérait dans la gorge du Dario. Les vents forts soufflaient du Sud, exclusivement de décembre à février (venant de la Méditerranée, ils apportaient de la chaleur au cœur de l’hiver mais soufflaient jusqu’à 9 nœuds).

Le climat se refroidissait nettement depuis trois générations.

Contraintes client :

Le sultan souhaitait vivre dans une maison confortable été comme hiver. Il appréciait particulièrement la vue des fleurs et le chant des oiseaux. Il aimait contempler de sa chambre le lever de soleil et la vue sur les neiges de la Sierra Nevada. Le sultan allait recevoir dans sa maison mais ses appartements privés devaient être isolés et prévoir un accès direct au harem. Par-dessus tout : la vie du Sultan devait être facile à protéger.

Contraintes administratives et règlementaires :

Il n’y en avait aucune. Le sultan avait ordonné que le « jardin de l’architecte » fût reconstruit. Cela valait tous les passes droits.

Budget :

 Illimité.

 

La solution

Ils construisirent un mur.

Le mur traversait tout le pavillon, sur les deux étages (soit sept mètres de haut). Il était porteur ce qui expliquait qu’il fut fort mais ses dimensions dépassaient l’entendement : il mesurait 94 cm d’épaisseur au faîte (deux coudées). Aucune porte ne le traversait. Il délimitait deux zones : au Sud, les salons de réception et les cuisines. Au Nord, les appartements privés du sultan. Pour passer de l’un à l’autre, les architectes avaient construit un escalier en sous-sol. On descendait une quinzaine de marches, une plate-forme sous le mur et on remontait autant de marches d’un escalier qui ne mesurait que trois coudées de large. Un eunuque de chaque côté suffisait à sécuriser les appartements du sultan.

Ce mur se prolongeait vers l’Est. Il étonna beaucoup les architectes espagnols quand, en 1492, ils prirent possession du Generalife.

Aucun ennemi n’aurait pu escalader cette muraille défensive étant donné sa hauteur au-dessus de la gorge mais on ne voyait pas pourquoi les arabes l’avaient édifié aussi épais. L’endroit dominait  de cent vingt mètres le rio Dario. La colline opposée, plus basse, était distante d’un bon kilomètre. Aucun boulet n’aurait pu lui arriver de face. Il n’y avait aucune raison apparente de construire une muraille, à cet endroit. Comment appeler autrement un mur de sept mètres de haut et de 1,40 mètre d’épaisseur, construit de lourdes pierres assemblées au mortier, sur soixante mètres de long.

La face Nord ainsi que la tranche supérieure avaient été couvertes de roseaux et d’une couche d’enduit épaisse qui avait été lissée à l’huile. Les vents froids qui provenaient de l’Alhambra glissaient sur cet obstacle sans aspérité. La grande hauteur de la muraille additionnée à celle de la combe, accéléraient tellement le vent qu’elle en projetait les turbulences bien au-delà du jardin que protégeait le mur. Son bord arrondi limitait les tourbillons d’air.

La face Sud en avait simplement été enduite d’une terre ocre. Grenade connaît des hivers froids parce qu’elle est élevée en altitude mais ceux-ci sont très ensoleillés. En hiver, les feuilles des arbres du Generalife tombaient. Alors, les rayons solaires tapaient de toute leur énergie sur la muraille. Sa couleur lui permettait d’en emmagasiner toutes les calories. Or, elle était isolée thermiquement, côté Nord, par les roseaux. Donc cette énergie était soit irradiée vers le jardin soit, surtout, transmise par conductivité, de pierre en pierre, tout au long de la maçonnerie jusqu’à l’intérieur du mur central du palais. Cet immense radiateur fonctionnait par inertie. Plus l’air était frais, plus il relâchait de thermies. Etant donné son épaisseur, il régnait toujours une température douce dans le palais. En été, la façade de la muraille restait perpétuellement à l’ombre des arbres. Le mur apportait un peu de fraîcheur au bâtiment.

Les architectes du sultan avaient trouvé une parade au refroidissement des températures moyennes de la Terre. Elle ne consommait aucune énergie. Elle ne dépendait que de la chute des feuilles des arbres du jardin. Les années plus froides, elles tombèrent plus tôt ; les années plus chaudes, elles profitèrent du soleil plus longtemps, continuant à rafraîchir le palais du Generalife. Le sultan continuait à profiter de son patio.

Le mur capteur était isolé à l’extérieur, pas à l’intérieur du palais. Il tempérait l’atmosphère, hiver comme été, année après année. Il permettait d’augmenter considérablement la surface de captage d’une façade orientée au Sud.

 

Le Generalife : tracé du mur capteur des architectes nasrides.

 

Le Generalife, après l’intervention des architectes espagnols.

 

Matériaux

Les architectes du sultan disposaient de peu de solution.

Nous étions en 1319, l’époque de Marco Polo. Pour transmettre la chaleur par conduction, les technologies de l’époque différaient peu de celles qu’avaient léguées Rome : on empilait les pierres des murs en tentant de créer un maximum de points de contact entre les pierres. On utilisait un mortier de chaux pilé et re-pilé  pour que sa structure devienne la plus proche possible de celle de la pierre après séchage.

Le meilleur isolant dont on disposait était le roseau. Il n’était vraiment efficace qu’écrasé en couche dense. Son comportement thermique s’avérait donc efficace pour isoler les sols. Il l’était nettement moins pour isoler des parois verticales. On avait beau lié les bottes de roseaux serrées et les ancrer dans le mortier, il fallait de grandes épaisseurs pour obtenir une résistivité thermique performante.

On ne savait limiter l’entrée d’air froid dans un bâtiment qu’en restreignant ses ouvertures.

Les architectes d’aujourd’hui disposent de matériaux considérablement plus performants.

Nombre d’isolants affichent des performances thermiques remarquables, leur λ avoisine 0,4.

Les métaux utilisés dans la construction (acier, cuivre, aluminium) conduisent beaucoup mieux les calories que ne le permettaient les points de contacts successifs entre les pierres d’un mur.

Les joints, les colles et les enduits utilisés en construction atteignent des niveaux de performance dont n’auraient pas rêvé les architectes  du sultan les plus imaginatifs. Nous savons même conserver la chaleur à l’intérieur d’un bâtiment. Ils ne disposaient pas de cette option.

 

L'arrivée des Espagnols

Des architectes espagnols étaient arrivés avec les rois catholiques. Ils pensèrent que ce mur interdisait l’escalade du versant par d’éventuels soldats. Ils regrettèrent de ne pas profiter de cette superbe vue : au-delà de la gorge, l’œil aurait pu balayer les neiges éternelles soulignant le ciel généralement bleu. Un jour, on estima qu’il n’y avait plus d’ennemis à craindre. Dans ce mur épais, on fit ouvrir de très grandes baies. Soucieux de ne pas abîmer le lieu, les architectes espagnols firent appel à des artisans qui avaient travaillé pour les arabes. Vers le Sud, on appuya un bâtiment de deux étages. La construction en fut soignée. Le style du palais fut respecté. On profita de la vue.

L’air froid de la Sierra Nevada passait, le mur capteur se trouvait à l’ombre d’un bâtiment, en hiver, il y lâchait ses thermies. Il se mit à faire froid, dans le palais durant les hivers. Les citronniers et les orangers du patio crevèrent, tous. Personne n’avait compris que l’efficacité thermique du patio avait été détériorée. Les architectes arabes n’étaient plus là pour l’expliquer. Malgré leur respect des lieux, les envahisseurs les avaient abîmés. Les Espagnols, à cette époque, ne connaissaient pas encore les particularités du climat local. Ils avaient voulu embellir, selon leurs critères de Madrilènes. Ils s’étaient arrêtés à la fonction défensive du mur. Ils n’avaient pas pensé que celui-ci protégeait cette partie du palais du vent du Nord, ils n’imaginaient pas qu’il put servir de chauffage réversible au Generalife.

Les souverains espagnols n’utilisèrent plus l’endroit que comme Palais d’Eté. Les hivers y étaient devenus invivables. À chaque printemps, les jardiniers couvraient le patio de fleurs.

Dans le patio, les envahisseurs espagnols firent la même erreur. Il y avait une avancée de toit sur le côté Est, au-dessus d’une rangée continue de rosiers grimpants. Ce mur (orienté Sud Ouest) recevait la chaleur du soleil de l’après-midi. Les tuiles y avançaient (bizarrement) vers le haut. Elles pointaient vers le ciel selon un angle de 45°. L’avancée de toit faisait de l’ombre à toute la surface du mur quand, en été, le soleil culminait à 74°. Au solstice d’hiver, l’angle de ses rayons descendaient jusqu’à 35°, ils chauffaient l’intégralité du mur rouge. Les architectes espagnols n’envisagèrent pas cette logique thermique. Ils jugèrent, avec raison, que ces avancées de toit protégeaient mal des (rares) pluies. De chaque côté du patio, ils construisirent deux galeries couvertes. Elles reliaient l’entrée du patio ou palais. Elles étaient légères : à la place des murs, de fines colonnes laissaient admirer la vue de part et d’autre. Pour que l’espace ne donnât pas l’impression d’être trop rétréci, ils peignèrent les murs à la chaux, blanche. Le vent passait et les murs reflétaient l’irradiation solaire d’hiver : l’équilibre thermique du patio était détérioré !

 

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