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DIMINUER LES IMPACTS : GéNOISES

Les maîtres de la résurgence de Fontaine de Vaucluse y construisirent un château fort. C’était leur richesse. À cet endroit, une rivière qui draîne le plateau d’Albion surgit après être passée sous le Ventoux. Il s’agit de la plus puissante résurgence de France. Après être « sortie de la montagne », les eaux forment une nouvelle rivière : la Sorgue. L’ancien lit de cette rivière était encore clairement marqué, au Moyen-Âge. À l’époque de l’Optimum Climatique, l’abondance des récoltes rendit la population prospère. Les nobles firent travailler leurs ouailles deux lunes par an. Ils les obligèrent à casser la pierre à la masse et au feu jusqu’à ce que le débord des eaux de la résurgence arrive à alimenter l’ancien lit. Alors la Sorgue eut un débit constant, tout le surplus partant dans une nouvelle rivière : l’ancienne Sorgue. Ce fut déterminant. Tout le long de la Sorgue s’implantèrent des centaines de moulins à eau. Les pales battaient régulièrement puisque le débit restait constant hiver comme été. Sur un îlot au milieu des marais, en aval, on construisit un village : l’Isle sur la Sorgue. Ses habitants firent fortune à mesure que tous les blés de la région venaient se faire moudre dans ses moulins. Mais la région était particulièrement humide. Elle subissait aussi un vent sec : le Mistral. L’hiver, le froid y descendait du Ventoux. Le climat y était très similaire à celui que connaissait une ville italienne : Gènes. Là-bas, les maçons avaient trouvé...

 
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une solution constructive très performante. Les riches bourgeois de l’Isle sur la Sorgue firent venir quelques artisans. Au lieu d’appuyer l’avancée des toits sur des structures en bois, ils utilisèrent de très longues (et très coûteuses) tuiles. Ils plantaient la première dans les murs des maisons sur trente centimètres de profondeur. La seconde rangée venait en appui et ne pénétrait plus que de quinze centimètres dans la paroi. Quant à la troisième rangée, elle était à peine coincée entre les pierres de parement. C’est cet empilement de tuiles au haut du mur qu’on appelle « génoise ». À chaque souffle du Mistral, le vent en asséchait la terre cuite. La chaux des murs transmettant l’humidité, elle assurait une concentration constante de vapeur d’eau dans toute la paroi. Puisque, via les tuiles plantées en son sein, le haut des murs avait été déshydraté par le vent, la chaux y apportait de nouvelles molécules d’eau et ce infiniment jusqu’à ce que le Mistral cesse. La matière poreuse des tuiles de la génoise stockait de l’humidité jusqu’à ce que le prochain souffle de vent lèche la génoise et en évapore la vapeur d’eau. Or « le Magistral » souffle en moyenne un jour sur trois dans cette région. Les bâtisses de l’Isle sur la Sorgue devenaient chaque fois un peu plus sèches et agréables à vivre. La succion de la vapeur d’eau contenue dans les parois avait un autre intérêt. Il s’avère que la résistivité thermique augmente considérablement lorsque l’humidité diminue (R= épaisseur/λ et λ=λ0 eΔh). Au fur et à mesure que le vent soufflait sur les génoises, le mur devenait plus isolant.
Exactement comme à Gênes où le vent sec des Alpes balayait les tuiles saillant des murs des bâtiments, les rendant plus confortables.
À l’Isle sur la Sorgue, là où les fondations s’appuyaient sur un terrain marécageux, il fallait bien trois rangées de génoises et on les laissait creuses. Lorsque les bâtiments étaient plus au sec, on comblait au mortier l’intervalle entre les tuiles des génoises. Plus au Nord, à l’autre bout du Mont-Ventoux, se dressait une autre bourgade particulièrement riche : Vaison-la-Romaine. L’eau des orages y dévalait une pente relativement étanche et venait imbiber le pied des constructions. Les artisans de Gènes y vendirent (cher) leur savoir. Les maisons qui se trouvaient en bas de la pente arboraient des génoises bouchées tandis que celles qui recevaient toute l’eau de ruissellement des orages présentaient des génoises creuses. Le même souffle de vent asséchait donc plus les parois les plus humides. Les longues tuiles épaisses utilisées furent fabriquées sur place, dans la plaine (elles dépassaient 60 cm de long et étaient épaisses de la largeur d’un pouce).
Et puis … rien ne se passa. Les maçons italiens venus de Gènes étaient morts, ils avaient laissé quelques apprentis. Nous étions aux alentours de 1590. Les « artisans locaux » observaient dubitativement ce nouveau système qui venait de si loin. Quand ils eurent constaté ses bénéfices, ils s’employèrent à le reproduire. Ils essayèrent d’abord ponctuellement dans une construction ou une autre. Ils édifiaient des « sailhens » constitués de « trois taulles l’un sur l’autre » formés de « thuiles ». Le procédé s’avérait très coûteux : ces tuiles longues et épaisses éclataient fréquemment au moment de la cuisson au four. Ils reproduisirent le procédé dans le Var (église de Rians), à Septèmes (1641), à Gardannes (1644), … . Le déclic se produisit lors d’une construction dans un village de la Sainte Victoire. L’eau y ruisselait tout comme à Vaison-la-Romaine. Le village s’appelait Puyloubier. Il surplombait la tristement célèbre plaine de « campi putridi » (où les corps de 200 000 romains et teutons auraient été abandonnés aux corbeaux après une horrible bataille). Un riche bourgeois voulait une bastide qui ne soit point humide. On construisit le haut des murs à la manière des Génois (« a la fasson qu’on appelle génoise »). Nous étions en 1645. Le client fut content du résultat. En 1648, il voulut construire une grange attenante. Il ordonna donc de nouveaux travaux. Dans le devis (« prix-fait »), il précisa que les ouvriers devaient faire « les sailhens du couvert de la paillière a la genouvese semblable à ceulx que y sont ».
La Provence était devenue le grenier à blé de l’Europe du Nord, laquelle souffrait les affres du Petit Âge Glaciaire. La noblesse redevenait riche. Les bourgeois d’Aix aussi. Le Provençal s’était concocté le terme « genouveso » (à la façon des génois) qui se francisait en « genouvese ». À partir de 1650, les génoises furent plantées en haut de tous les murs (de chaux) des nouvelles demeures fortunées construites sur des zones humides. Il fallait être riche pour payer plusieurs rangées de génoises sous son toit. Ces gens ne dépensaient pas leur fortune par ostentation mais parce qu’ils y trouvaient un intérêt. Le confort quotidien en était certes largement amélioré, la pérennité du bâtiment aussi. On comprit qu’une rangée de génoises asséchait moins le mur que deux ou bien trois. On conçut la différence de confort qui en résultait. Parfois, on agrémentait certains murs Ouest ou Est, en surplomb de fenêtres, de quelques tuiles plantées mais ce fut très rare. Souvent, on ne construisait qu’une rangée de tuiles ou bien on se contentait d’en orner que les bâtiments d’habitation. Dorénavant, toute la zone de Provence soumise au Mistral adopta la génoise, c'est-à-dire à peu prêt tout ce qui se construisit au Sud de Valence, jusqu’aux basses Alpes.
Il avait fallu le temps que les constructeurs locaux (« les mestres ») soient convaincus de l’efficacité de ces tuiles plantées dans les murs. Ils avaient attendu quelques générations pour s’assurer que les génoises ne fragilisaient pas le bâtiment à la longue. Ils avaient vérifié qu’elles ne créaient pas un point faible qui aurait vieilli plus vite que le reste du bâti. Ils avaient appris à réparer une génoise cassée. Les artisans tuiliers avaient maîtrisé une production de qualité plus constante. Alors, alors seulement, ils avaient commencé à généraliser le procédé. Ils avaient l’expérience et le savoir-faire. L’église Catholique fit de même. Elle n’est pas réputée pour gâcher le denier public dans des solutions constructives hasardeuses. À partir du milieu du XVIIème siècle, tous les édifices religieux de Provence utilisèrent les génoises. Puis on les appliqua à tout le bâti neuf, jusque sur les pigeonniers, les bergeries, … et même des lavoirs.
Et tout le peuple de Provence s’habitua à voir ces guirlandes de tuiles souligner les toits.

 

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